Il est dans mes mains

C’était 21h00, ou plus tard, quand une Ford Escort, rouge, s’engageait dans un tournant très serré dans la montagne de Osogowo, près de la frontière entre la Yougoslavie et la Bulgarie. Etroit et plein de trous, le chemin grimpait. La chaussée était glissante. Zuk roulait vite. Il a perdu le contrôle de son véhicule. Il percuta violemment l’arbre, la force du choc fut telle que la camionnette a rebondi et commença à tomber. Mahmud, qui était si gros qu’il n’arrive pas à boucler sa ceinture, se sauve. Zuk tombe dans le précipice, trois cents mètres plus bas.

En haut on pouvait entendre une explosion et une colonne de feu qui montait. Mahmud n’est pas descendu. Faute de courage, ou sous l’effet du choc. Il était certain que son collègue ne pouvait pas survivre.

Zuk se souvient qu’en tombant, quelqu’un lui est venu en aide. Il l’a pris dans ses bras, et sorti du véhicule en flammes. Zuk se rappelait bien son visage et sa posture.  Il fera sa connaissance trois ans plus tard. L’accident a eu lieu 27 mai 1991.

Trois jours j’ai été inconscient, raconte-il. Je me suis réveillé à l’hôpital à Sophia. Plus tard j’ai appris que, dans mon état second, dans mes « rêves », j’avais répété sans cesse le mot ‘merci’. J’ai remercié quelqu’un qui m’a sauvé la vie. Et je disais cela en polonais. L’hôpital a fait venir un employé du consulat polonais, il m’a demandé d’où je venais. Je lui ai répondu, que j’étais albanais du Kosovo. « Mais tu parles le polonais ». Et pourtant je suis du Kosovo.

Zuk Karol Spanca, brunet grisonnant au trait de visage prononcé, relate cette rencontre d’il y a quelques années, comme incompréhensible pour lui aussi.

Quand il m’accompagne au portillon de la petite maison de villégiature aux abords de Skierniewice, il boîte légèrement. C’est une séquelle d’un autre accident de l’année précédente.

Quand, en 1991, Zuk Spanca se trouvait à l’hôpital de Sofia, chez lui à Okrasticy dans le Kosovo, il y avait des préparatifs d’enterrement. Mohammed son coéquipier dans la camionnette est revenu au village apportant la nouvelle d’un accident mortel. Ses proches (de ZUK) immédiatement sont partis sur le lieu d’accident dans les environs de Kyustendil en Bulgarie. Ils n’ont vu qu’un tas de cendres. Ils en ont pris un peu et sont rentrés au Kosovo.

Mais ce jour-là, 29 mai 1991, c’était un dimanche, le télégramme venu de Sofia, les a informés que Zuk était en vie. La famille s’est donc rendue à l’hôpital et non au cimetière.

Après deux semaines, Zuk a quitté l’hôpital. Sa hanche est restée plâtrée. Les médecins ne cachaient pas que, jusqu’à la fin de ses jours, il marcherait avec des béquilles. Il était soigné encore à Skopje en Macédoine, et finalement dans un sanatorium kosovar à Pec. Il a habité à Okrasticy, où dix-sept hectares de bonne terre, une partie des prés et l’autre cultivée, donnait du travail et nourrissait plusieurs générations de Spanca.

L’année suivant les Balkans ont connu la guerre. A vingt-huit ans, Zuk, qui avait fait le service militaire dans l’armée yougoslave, fut appelé sous les drapeaux, malgré son handicap et le fait qu’il se déplaçait avec l’aide de béquilles. Zuk ne voulait pas faire la guerre, mais pas seulement à cause de son handicap. Il ne voulait pas tuer le gens, expliquait-il simplement. Pour cela il priait Dieu, pour qu’il ne soit pas obligé d’aller à la guerre.

Il priait avec ferveur Allah, en tant que bon musulman. Dieu occupait toujours la première place dans sa vie. Grâce à la foi, il avait survécu dix ans cauchemardesques en Turquie chez ses grands-parents, à qui il était confié dès sa naissance avec son frère jumeau.  A la place de l’amour les garçons recevaient une corvée qui dépassait leurs forces physiques.

C’est la foi qui l’a aidé à vivre après la mort de son frère, mort après avoir consommé les bonbons distribués par la milice serbe.

« Je suis resté en vie, parce que je n’ai pas succombé à la tentation. Ils ne sont pas arrivés à me forcer. »

Zuk croyait en Dieu Unique, priait cinq fois par jour, faisait son ramadan, donnait l’aumône. Zuk, ne s’acquittât seulement de pèlerinage à la Mecque un de pilier de l’islam, il n’avait pas le temps d’y aller.  Le 13 septembre 1992, Zuk Spanca devait se présenter au régiment à Sarajevo.

La veille, il était déjà au lit, une voix lui disait : « Lève-toi ».  « Précipitamment,  je me suis mis debout, il n’y avait personne.  Je me suis recouché, croyant que c’était un rêve. Pour la deuxième fois, une voix m’a réveillé, disant « Lève-toi ». J’ai demandé à une sœur en visite chez nous et qui a partagé la même chambre, si elle avait entendu quelque chose. Sur un ton méprisable, elle me répondit que depuis mon accident souvent j’avais des « vissions ». J’ai pensé qu’effectivement j’étais malade – raconte-t-il (à l’auteur qui l’interviewe) en préparant une infusion. Quelques instants après j’ai entendu pour la troisième fois « Lève-toi car une longue route t’attend. » J’étais sûr que Dieu ne voulait pas que j’aille à la guerre. Je me suis levé, j’ai fait ma valise, j’ai mis mon pull-over préféré rouge et noir, j’ai pris de l’argent et je suis parti.

A Mitrovica, à dix kilomètres, je suis arrivé grâce à mes béquilles ». Là-bas il prit un bus pour aller à Skopje. A Elzehan, une localité frontalière entre la Macédoine et le Kosovo, ils furent arrêtés par la milice serbe qui effectua un contrôle. Un soldat scruta longuement sa pièce d’identité. Le document yougoslave n’indiquait pas la nationalité, son nom et prénom ne trahissait pas d’origines albanaises. Son nom de famille a des origines espagnoles. C’est en effet d’Espagne qu’était originaire le grand père de Zuk, surnommé Span, ce qui a donné le nom Spanca. Quand le milicien sortit pour vérifier les papiers de Zuk, et après avoir appris que tous les passagers du bus étaient exécutés sur place, Zuk se sauva bel et bien dans la forêt.

Après huit jours de marche avec ses béquilles, il arriva à Skopje. En route il se nourrissait de ce qu’il trouvait dans les champs et potagers, buvant de  l’eau de source. De la capitale de Macédoine, traversant la frontière verte il est arrivé en Bulgarie et de là en Roumanie. Il envisage par la Hongrie et la Tchéquie arriver en Pologne. A Bucarest il est monté dans le train d’Istanbul via Budapest et Vienne. A la frontière hongroise, il fut refoulé en Bulgarie.

A Sofia, il arriva à se procurer un billet d’avion pour Varsovie.  Il lui fallut attendre quatre jours. Le 16 octobre 1992 à 16h00, son avion se posa à Varsovie-Okecie.  Zuk a bien retenu cette date. Il rejoignait la Pologne après trente-trois jours de vadrouille.

« Je me réjouissais de ma liberté. J’étais ivre de bonheur. Un taxi s’arrête, le chauffeur me demande d’où je venais et où j’allais. Il s’avérait que sa femme, avant la guerre des Balkans, partait souvent pour le Kosovo. Il m’a invité chez lui, m’a nourri, et offert de nouveaux vêtements. Nous avons parlé toute la nuit. Le matin il m’a conduit à Skierniewice ».

– Pourquoi tu es venu en Pologne ?      – Dès mon accident, mes pensées se dirigeaient vers la Pologne. J’avais en moi un panneau indicateur. La Pologne était ma Terre Promise.

Zuk comprit tout le pourquoi quelques années plus tard. Avant, il séjournait en Pologne assez souvent. Il venait chercher des pièces de rechange à Ursunow, pas loin de Varsovie, pour les deux tracteurs qu’il utilisait dans la ferme. En polonais, il connaissait quelques mots : « s’il vous plait, merci, bonjour ». Rien d’autre. A Skierniewice, habitaient des connaissances de ses parents qui s’arrêtaient chez eux en allant à Monténégro.

Zuk était heureux d’avoir atteint le but de son voyage. Le début était difficile en Pologne. Quelques jours après, il envoya un télégramme à Shkurta, une fille dont il a fait connaissance au sanatorium de Pec.

Il l’encouragea à le rejoindre en Pologne, les conditions pour se soigner étant ici meilleures.  Shkurta est arrivée par avion le 19 novembre 1992. Elle est devenue sa femme.

Tous les deux étaient des musulmans fervents. Tous les deux sortaient de graves accidents. Tous les deux avaient connu la discrimination à cause de leur origine.

« Pendant trois ans, j’ai étudié le Droit à Belgrade. En tant qu’Albanais, je recevais la bourse pour étudiants de deux cents dinars, tandis que les Serbes touchaient vingt-cinq-milles dinars. Quand j’ai dit un jour que c’était injuste, j’ai été rayé de la liste d’étudiants et interdit de continuer ailleurs.

Je ne suis pas arrivée à rencontrer Shkutra dit l’auteur du livre.   D’abord Zuk croyait que sa femme accepterait la rencontre. Il m’a invité à prendre chez eux un dessert albanais, très sucré, servi aux invités. Mais après son retour avec les filles de vacances au Kosovo chez sa famille musulmane, c’était sûr qu’il n’aurait pas de rencontre.

Les chemins du couple et les chemins spirituels de Shkutra et Zuk partaient souvent dans la direction opposée.

Le peu que je sache sur elle me vient de ce que racontait Zuk, et une fois elle-même.   Shkutra était plus jeune de Zuk de dix ans. Avant son arrivée en Pologne, elle étudia la pédagogie à Klin.

Durant une manif d’étudiant en 1981, la police a ouvert le feu. Shkutra a été touchée à la colonne vertébrale. Les médecins ont enlevé la balle d’entre les vertèbres, mais Shkutra est restée paralysée de la ceinture jusqu’en bas. Elle est restée trois mois à l’hôpital. Le plus difficile, c’était à Belgrade. Les médecins et les infirmières la traitaient mal, simplement parce qu’elle était albanaise. Mais Shkutra était forte. Quand la colonne vertébrale lui faisait mal au point de ne plus supporter la douleur, elle chantait des chansons albanaises, ce qui provoquait la rage du personnel. Elle ne fut pas étonnée du tout quand, une nuit, le chef de service, avec une satisfaction mal cachée, lui annonça qu’elle ne marcherait jamais. En aucun cas elle ne bougerait les jambes. Le serbe mettait fortement accent sur le mot « jamais ». Shkutra a répondu qu’elle croyait bien de se mettre un jour debout.  Lorsque le médecin nia, elle lui donna la date précise du moment où cela adviendrait : dans un mois, le mardi à minuit. La date butoir arrivée, Shkutra dans un effort inhumain a bougé un orteil du pied droit. Elle a dit au médecin que c’est grâce à l’intervention divine que cela s’est produit. Elle se reconnaissait redevable à Dieu de ce qu’elle puisse commencer à marcher. Même si elle devait s’appuyer sur les béquilles, elle marchait.

A l’hôpital de Belgrade, elle a vécu encore une autre chose hors du commun. Une nuit, quand elle était en prière, et que les autres malades dormaient, elle a vu quelque chose, qu’elle n’a jamais vue auparavant dans sa vie.

« Imaginez-vous qu’une étoile s’approche à la fenêtre de l’hôpital et illumine la salle commune. J’ai fermé mes paupières, la lumière était tellement forte et, à ce moment-là, dans mon intérieur, une voix me disait : ‘Tu es dans mes mains. C’est moi qui te conduis. N’aie pas peur. Je suis avec toi.’ J’ai été sous le choc, je n’ai rien compris, la voix continuait à me dire, que je serai conduite très loin, où je connaitrai la vérité et je LE trouverai ».

Après son arrivée en Pologne, elle est venue habiter avec Zuk à Skierniewice dans un appartement loué grâce à l’argent que Zuk avait ramené avec lui du Kosovo.

Au mois de mai 1993, leur caisse était vide. Plus d’appartement. Shkutra, enceinte, a été hospitalisée à cause d’une complication de sa grossesse. Zuk cherchait du travail au noir et une nouvelle habitation. Il a connu la misère, mais également la solidarité humaine.

« Je n’ai rien et en même temps j’ai tout », disait Zuk, en faisant le geste qui englobait la petite maison en bois, où on était assis depuis quelques heures déjà, et où, d’une minute à l’autre, je ressentais le froid me pénétrer.

Dans une maisonnette semblable à celle-ci, Zuk a vécu les mois les plus difficiles de l’année 1993. Peu après, une connaissance d’une connaissance lui a donné les clés d’un petit appartement de deux pièces, de sa mère décédée récemment. Après quelques années, quand ils eurent la carte de séjour, ils ont eu le logement social ; plus tard encore, quelqu’un leur a proposé un appartement plus grand, sans demander de payer la différence.

« Cette parcelle de terre n’est pas à moi non plus, dit Zuk en parlant d’un jardin bien soigné, avec une platebande où poussent des légumes et des fleurs : les propriétaires ont la maison avec le jardin, ils n’ont pas besoin de cette parcelle, ils m’en ont confié le soin ». Pour Zuk c’était le lieu de repos et de prière.

En Pologne Zuk va abandoner l’islam.  La première à être baptisée, ce fut Sylvie, la fille de Zuk et de Shkutra, née en juillet 1993. « Ma femme ne voulait pas la faire baptiser, mais moi je trouvais que, puisque nous vivions en Pologne, les enfants devraient grandir dans la religion du pays. J’avais donc fait les démarches nécessaires ».

Le 2 avril 1994, dans la paroisse de St Jacques, le curé Joseph Wasik baptisa Sylvie. Shkutra y était aussi. C’était plutôt un geste de soumission de sa part, puisque selon l’islam, la femme devait suivre son mari, mais pas forcément selon un consentement intérieur. Dès le lendemain Shkutra ne parlait plus à son mari. Lui continuait à prier et à chercher des conseils. Une semaine après, complètement découragé, il est allé à l’église de St Jacques au centre de la ville.

« A Skierniewice, il n’y avait pas de mosquée. J’allais donc où habite Dieu, expliqua-t-il. A l’église les gens se confessaient. J’ai aperçu le prêtre, je me suis approché du confessionnal, en disant : « Bonjour ». J’étais tellement impressionné que les lunettes me tombèrent du nez.

« Que s’est-il passé ? » Je rétorque : « j’ai un problème ».      – « Et ceux-là n’ont pas de problèmes ?», me dit-il en me montrant la file d’attente.  Encore aujourd’hui Zuk rit en se souvenant de cette scène !       « A l’époque, j’ignorais tout de la confession et du confessionnal ». Mais à ce moment-là, il n’avait vraiment pas envie de rire.

Quittant le confessionnal, il se dirigea vers l’autel principal. Il pleurait. Il se mit à genoux et priait comme il savait.  Avec les prières adressées à Allah.

« A un moment, j’ai retourné la tête à droite. Sur l’autel latéral se trouvait un petit tableau. J’étais sidéré. J’ai vu le visage et  la silhouette de celui qui m’a sauvé de mon accident. C’était lui, mon Sauveur ».

Le souvenir de ce moment-là est toujours très vif chez Zuk. Il regardait l’homme vêtu d’une tunique blanche, de sa poitrine sortaient deux rayons : rouge et pâle. En dessous c’était écrit : « Jésus, j’ai confiance en toi ».  Zuk pleura.

Wieslaw Wojcik, le prêtre de son confessionnal a tout vu. Il s’approcha, et proposa une rencontre après la Messe.  Zuk n’a rien dit au sujet du tableau. Il était trop bouleversé par sa découverte. Il lui parlait seulement des problèmes avec sa femme.

Le prêtre m’avait conseillé : « Le 1er août, il y aura un pèlerinage à Notre Dame de Miedniewice.  Vas-y, elle arrangera tout ».

Zuk ne savait pas ce qu’était un pèlerinage, il ignorait tout de Miedniewice, mais il sentait qu’il devait y aller. Surtout à cause de sa femme qui ne lui parlait plus.

Le jour J, tous les obstacles voulaient lui empêcher ce pèlerinage : la fille était tombée malade, la canalisation ne fonctionnait plus et les immondices envahissaient l’appartement. Il fallait aller chercher un dépanneur.

Devant l’église, il a vu que chacun des pèlerins avaient un petit équipement. Le sien se réduisait à ses béquilles, ni de sac à dos, rien, ni de casse-croûte.

Il venait d’apprendre que Miedniewice est éloigné de vingt-trois kilomètres de Skierniewice. A la première halte à Rawka, ses mains étaient usées jusqu’au sang. Les religieuses qui lui sont venues en aide lui conseillaient de continuer en voiture… Mais Zuk s’entêtait pour continuer.  Ils arrivèrent vers 14h. Dans l’église baroque des Franciscains, sur l’autel principal, il y avait un tableau en bois sculpté représentant la Sainte Famille. Selon l’ancienne coutume, les pèlerins à genoux contournent l’autel où se trouvait la copie de la statue que l’on pouvait toucher.

« Quand tous les pèlerins eurent fait leur tour et furent allés à la source, je pensais : je vais essayer. Je lâche les béquilles. Quand j’eus touché l’image, une chaleur m’envahit et la sueur me baignait. D’un coup, j’ai oublié toutes les prières musulmanes. Je ne me souvenais plus d’aucune. Aucune, je les avais toutes oubliées. A partir de ce moment durant une semaine un écran se présentait devant mes yeux et, sur lui, des prières catholiques, comme : « Notre Père », « Je vous salue Marie », « Credo », « Prière à l’ange », «  Acte de foi, d’amour et d’espérance ». Après une semaine, lorsque j’ai appris ces prières par cœur, l’écran a disparu ».

Dès lors, chaque matin au réveil, Zuk récite toutes ces prières.      En rentrant, le soir de ce 1er août 1994, il se demandait ce qu’il allait trouver chez lui après l’inondation du matin. S’approchant, il a vu, sur un viaduc près de chez lui, un attroupement de gens. Quelques dizaines de personnes. Ils sont venus à ma rencontre avec ma femme ma fille, et mes voisins. Ils avaient des fleurs pour moi. Zuk était confus, certains voisins présents ici, par le passé ne répondaient même pas à son ‘bonjour’. […] Eva Czaczkowska, « Les miracles de sœur Fautine »